Vincent Godeau
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Les Episodes (N°2)
Les Episodes (N°2)

Le Grand écrivain

Cinquante-trois ans. Un seul texte publié. Quatre pages au total.
Un labeur acharné.
Mais ces quatre pages ont un logis : une micro revue dijonnaise.
Ma tente est plantée ! Dans un angle mort du paysage littéraire ? Et après !
Même avec de gros handicaps, on peut y arriver.
A condition de savoir ce qu’on veut.
Onze ans, quatre pages. Pourquoi s’en cacher ? La perfection a un prix. On m’a dit d’arrêter. Je n’ai pas arrêté. La récompense est là. Un lecteur a déclaré : ce n’est ni fait ni à faire. Mais, face à l’éditeur qui m’a choisi et choyé, aurait-il le culot de tenir les mêmes propos, ce lecteur inconséquent ? Certains pensent que la terre cesse de tourner aussitôt qu’ils émettent un avis.
Mon texte est derrière moi. Inoubliable. Personne n’y peut rien.
Je suis plus à l’aise. Quand je sors de mon immeuble, j’ai un vrai regard ; la concierge sri lankaise me considère différemment, elle s’arrête de balayer, elle me sourit.
Je n’écrirai rien d’autre ? Rien ne presse. Écrire, c’est un truc. Tout est intéressant.
Ce samedi matin, dans le hall du grand hôtel où j’ai rendez-vous, des admirateurs attendent. Ils sont là pour la sortie du numéro trois de la revue. Mes mots, qui d’autre aurait pu les écrire ?
Le réceptionniste est désagréable qui continue de remplir son grand livre bleu et or. Un jour, morne retraité, il regrettera cet éclatant samedi où il négligea un grand écrivain. Mon œuvre alors terminée, il lui faudra exécuter un sacré looping mental pour comprendre le sens de l’expression « passer à côté de quelque chose ».
Un client de ce très grand hôtel est venu me trouver, un verre de whisky à la main. Il m’a regardé dans les yeux. Il voulait que je mette en forme les notes qu’il avait prises depuis quarante ans. Des notes sur une vie apparemment mouvementée. Je ne lui ai pas répondu. J’ai souri. Il a semblé agacé et il est reparti en maugréant.
Un groom s’est approché. Il avait les mains dans le dos. Une jolie expression éclairait son visage. Un peu embarrassé, ne sachant quoi lui dire, j’ai avancé que le samedi matin était un jour idéal pour travailler. Le calme, des gens gentils... le groom était content, on lui parlait. J’ai redressé le col de mon blazer puis je suis retourné dans le salon pompadour. Des admirateurs sont arrivés ?
Les vrais écrivains sont heureux. Ils se plaignent beaucoup mais c’est le plaisir qui les tient. Ils noircissent des ribambelles de pages. Ce sont des privilégiés. Ils ont quelque chose en plus. Ils évoluent dans un monde différent, hors contingence.
Quand on n’est pas de la partie, on ne peut pas comprendre.
Les grands écrivains que j’ai rencontrés ont une manière particulière de se tenir en retrait. Ils observent.
Tenez, cet auteur dramatique, autrefois... il avait à son actif, outre sa flamboyante revue, quatre romans et trois pièces de théâtre ! Son nom n’est pas familier du grand public mais les vrais amateurs de textes le connaissent.
Un critique a dit de son deuxième roman : « ...nous tenons là un authentique écrivain ». Emballé tamponné. Bibracte, puisque c’est son nom, évoquait dans ce livre une relation amoureuse devenue boiteuse. L’intérêt du récit résidait dans l’écriture, n’allez pas chercher midi à quatorze heures.
Le souvenir de son couple fraîchement constitué remue dans ma mémoire. J’ai assisté au début de la relation. Ils se tenaient par la main, Bibracte et l’autre. Rien ne pouvait leur arriver. J’ai en tête le physique de Bibracte... mais comme je ne l’ai jamais revu, aucune nouvelle image n’est venue se superposer aux anciennes. Tout ça est flou. Il n’en reste pas moins que ces souvenirs attachés à sa personne restent fort. Il portait haut, un Condottiere. Une rapidité intellectuelle ahurissante, une qualité d’expression rare, une originalité naturelle dans l’expression. L’œil impatient. Sapé comme un gandin.
Pour l’heure, je vais et viens dans le hall, impatient comme lui, rajustant mon manteau sur les épaules, jetant de vifs coups d’œil à droite, à gauche comme un général de la littérature en campagne, là je crois que ça y est, mon regard sur le monde est identique au sien, à celui de l’auteur dramatique. Ça marche, on me montre de la déférence.
Le groom revient à la charge. Il me remet une grosse enveloppe format A4. C’est de la part de l’homme, là-bas, le sexagénaire de tout à l’heure, qui finit son verre de whisky et disparaît dans la porte-tambour. Un chef d’œuvre inconnu ? Posons-le sur le guéridon.
Quelles questions mes admirateurs vont-ils poser ?
J’arborerai la même pertinence, les mêmes mimiques amusées que celles de l’auteur dramatique qui, à l’époque, gagnait formidablement sa vie. Il avait lancé à travers son salon une coûteuse paire de chaussures achetées quelques heures plus tôt simplement parce qu’elles avaient cessé de lui plaire... la colère passée, il se mettait au travail en un rien de temps, sans transition aucune. Prodigieux articles écrits à toute blinde. N’avait pas l’air de réfléchir. Le résultat ? Un rêve ! Ses mots changeaient la vie.
Je pars dans le salon trouver un peu de tranquillité. Me recueillir avant l’arrivée des admirateurs. J’aurais préféré un lieu plus convivial, moins guindé.
Un journal quelconque est posé sur une console Louis xvi de mauvaise facture. J’écris dessus, l’air négligent, inspiré. J’ai un petit sourire en coin. L’existence n’a plus de secret pour moi, et cet air amusé en impressionne plus d’un.
Puis, j’abandonne la plume. Je repousse le journal sur lequel je viens d’improviser un poème.
Comme je bâille, une soubrette kidnappe le quotidien, seuls les domestiques français ont une culture artistique.
L’impatience sans objet que je manifeste à présent, je la projette comme de l’encre de seiche sur les murs environnants, et aussi aux visages des rares clients visibles, dernier cadeau avant qu’ils ne rejoignent leurs voitures de luxe conduites par d’impeccables chauffeurs.
Une autre domestique s’approche. Sur son plateau argenté, une coupe de champagne. Je la prends et murmure : « La malheureuse ! » La menue soubrette me regarde, l’air étonné. C’est l’auteur dramatique, figurez-vous, qui utilisait souvent cette expression, la jeune fille ne peut évidemment pas comprendre. Mais pourquoi s’échiner à lui expliquer ? « La malheureuse. » Je ressens aujourd’hui le plaisir qu’il avait à prononcer régulièrement ces mots. Je mange mes joues de l’intérieur, comme lui ; et j’ai son sourire entendu ; et j’ai ses tout petits plis au front, là, expressifs, nobles, exactement les siens.
« Comment va ? » Belle formule pour entrer en matière, n’est-ce pas, rapide, amicale, ce qu’il faut. L’auteur dramatique s’y entendait pour renouveler la langue ! Un coup une ellipse, un coup autre chose. Ça me dépassait.
« Comment va ? » C’est ce que je dirai tout à l’heure à mon éditeur lorsqu’il arrivera ; il sera stupéfait, jamais je ne lui ai parlé aussi familièrement... il faut bien que la roue tourne, zut !
Et la connivence ! Mon auteur dramatique la maniait comme personne ! Avec les grands artistes de l’heure, avec ces grands hommes de la création, il partageait instantanément une connivence suprême.
Beaucoup, d’ailleurs, se jouait dès son arrivée dans les pièces où l’attendaient toujours de nombreuses personnes. Démarche rapide. Imperceptible dandinement. Une bonne formule déjà en bouche... La distance encore trop grande qui le séparait physiquement de son interlocuteur l’empêchait de la délivrer tout de suite, sa formule, parfaitement calibrée. Cela le faisait souffrir. Comme il avait hâte de faire partager ses mots d’esprit ! Il percevait aussi, d’instinct, ce que l’instant qu’il allait vivre avec ce Monsieur X ou cette Madame Y avait d’original, de cocasse. D’irremplaçable. Un discernement à toute épreuve.
Voilà mon éditeur qui se pointe. Sans l’ombre d’une hésitation, je hausse le col de mon blazer et me dirige droit sur lui. Je n’ai pas de bon mot qui collerait vraiment à la situation, à part ce « toujours veuf et inconsolé » que mon auteur dramatique lâcha un jour d’hiver à l’un de ses amis. Ce serait bête de dire la même chose, ici et maintenant, à mon éditeur, qui ne comprendrait pas. En revanche, je suis sûr qu’il capte ce qu’a de cocasse et d’éclairée ma façon de traverser le hall pour le rejoindre... Oui, mon éditeur pige, il prend un air admirativement étonné, de bon aloi. Je lui en sais gré... Mon auteur dramatique, je m’en souviens, m’avait dit, il y a trente ans : « Tu aimes l’action ! » Bigre. Sans me connaître ! Dans le mille. Chapeau ! Ou plutôt : « chapeau la vieille », comme il disait parfois, incisif à souhait.
Une terrasse incroyable, une vue à 360 degrés. Tout Paris. C’est parce que j’ai deviné chez mon éditeur une part d’ambition que j’ai choisi ce cadre grandiloquent. En plus, comme il va me demander un autre texte, je peux prendre les choses en main.
Dans l’ascenseur, l’éditeur a fait la carpe. Son regard sur moi s’agrandissait, c’est tout. Vous voyez ce que je veux dire ?
Mais je ne me suis pas senti très à l’aise. Trop c’est trop. Il y avait le pilote – je ne sais plus comment on nomme les préposés d’ascenseur dans les grands hôtels – dont la présence me désarçonnait. « Vous verrez, me suis-je lancé, vous apprécierez cette grande terrasse qui domine Paris, je sais que vous voyez loin... et que vous aimez l’action. »
Tout à coup, mon éditeur se décontracte.
« Absolument, absolument », fait-il, soulagé.
Mon éditeur a eu le souffle coupé par la vue. Il n’a rien dit de toute notre ballade. Je n’avais pas prévu qu’il serait à ce point ému.
La soubrette de tout à l’heure est repassée. Son plateau était vide. Seuls quelques napperons un peu froissés en tapissaient la surface. J’ai eu un geste d’impatience. Il avait exactement ce geste, l’auteur dramatique.
La soubrette m’a regardé avec une admiration assourdie.
Pendant tout le temps où l’éditeur était là, j’ai eu l’air espiègle. Il a semblé étonné, mais dieu que c’était distrayant.
« Quand est-ce que vous me faites lire votre prochain travail ? ».
Je me suis tu. Je savais que cette question allait venir. J’ai joué cette profondeur qui habitait autrefois l’auteur drama. (Finalement je préfère « drama » à « dramatique », c’est mieux. Je suis sûr que cette audace ne lui aurait pas déplu, à Bibracte. Il respectait l’audace.) Mon éditeur, quant à lui, je l’ai senti intrigué. Oublié, son côté bourrique hébétée ! Il comprenait que sa question était une question qu’il n’aurait pas dû poser. Avec mon auteur drama, c’était souvent comme ça, il ne répondait pas. L’autre saisissait alors que quelque chose dans la conversation lui avait échappé, qu’il aurait mieux fait de chercher en lui-même l’instant précis où il avait fauté, cet instant où une erreur d’expression s’était manifestée, un rien déplacée, ah ! ses silences qui remettaient à leur place, de façon amicale, humaine, jamais méchante, on peut tous progresser dans l’existence, suffit de le vouloir. Là, mon éditeur a senti qu’il ne fallait pas plaisanter avec moi. Son regard est descendu en moi, je me suis laissé faire. Il a vu qu’au fond, c’était tout du même tonneau, et il m’a touché le coude.
J’ai appelé le vestiaire. Une femme est arrivée. Je lui ai tendu le numéro en laiton confié tout à l’heure en échange d’une gabardine tout à fait identique à celle de l’auteur drama. J’ai cité, bien dans le contexte : « Mon manteau, mon chou... ». La vieille femme m’a regardé bizarrement. Sa manière à elle, sans doute, d’apprécier cette familiarité unique – la mienne – cocasse, libératrice, généreuse.
L’éditeur est parti. Je suis seul dans le hall. Je n’ai rien à faire... mais oui, cet air de supériorité, mâle et lutteur, qu’il prenait parfois, autrefois, l’auteur drama, et sans doute involontairement, pour toiser ses interlocuteurs, il faut en faire quelque chose... l’eau de la vasque, regardons-la pareillement.
Un jour on maltraita mon auteur drama. Lors de son arrivée au restaurant, vous savez, le Pharamond, à Saint-Augustin. Le boss l’avait oublié à la porte d’entrée, ses amis et lui – mon auteur drama ne se déplaçait qu’en « ban ». Dehors, du froid à gogo. Chaque nouveau client passait, on ne sait pourquoi, devant le petit clan qui, s’il professait parfois l’humilité face aux avatars de l’existence, savait aussi, quand les circonstances l’imposaient, rappeler à qui de droit la place certainement très enviée qu’il occupait dans la société parisienne. L’auteur drama, exaspéré, a soudain lancé à la cantonade une phrase, une imprécation, sa drôlerie mythique : la clientèle attablée s’est tue. Puis des rires ont fusé qui visaient le patron, il en fut quitte pour une blessure d’amour-propre, et, certainement, ne prit plus jamais le risque d’oublier aucun client sur le seuil gelé de son commerce.
Pour ma part, aujourd’hui, à cause de cette journée d’été émolliente à souhait, il n’y a pas d’affrontement en perspective. S’en prendre au réceptionniste ? C’est envisageable. Faire des étincelles à mon tour, empanacher tout et rien, m’empanacher, étincelle moi-même.
Comme l’accueil réservé à mes quatre pages a été exceptionnel, il est grand temps d’arrêter le boulot alimentaire que je me traîne depuis des années. Les droits d’auteur tomberont, et même s’ils sont insuffisants, je n’aurais aucun mal à collaborer avec un quotidien, plutôt avec un hebdomadaire d’ailleurs, il ne faut pas se laisser bouffer. La création avant tout.
Dans l’ascenseur, je n’étais pas vraiment sûr de la réaction de mon éditeur, je peux maintenant l’avouer. Mais comme il affichait non-stop ce petit sourire de connivence que j’aime par-dessus tout, je me suis senti requinqué, apte désormais à jouer carte sur table.
Ça s’est passé sur la légendaire terrasse de l’hôtel. L’éditeur marchait à côté de moi en silence. Un gardien entre deux âges et habillé en bleu roi ajoutait au paysage une note agréable, et Dieu sait pourquoi, je me suis approché. J’avais envie de l’appeler « gardien des cieux » mais, à la dernière seconde, j’ai fait machine arrière : tout bien considéré, jamais cette expression n’était venue dans la bouche de l’auteur drama, du moins pas à ma connaissance. « Quel est le monument, là, à contre-jour, qui cache le dôme des Invalides ? » ai-je demandé. « J’en sais rien ». Au retour, dans l’ascenseur, juste avant de quitter l’habitacle doré, j’ai dit à mon éditeur :
– Le gardien sur la terrasse, vous ne trouvez pas que, pour son manque de curiosité, il faudrait le clouer au pilori ?
– Il paraissait mal luné, a répondu placidement l’éditeur.
Cette réponse imperceptiblement agacée m’a paralysé. Sait-il que ces mots « clouer quelqu’un au pilori », que cette sublime expression « clouer quelqu’un au pilori » vient de Bibracte ?
J’ai pris le large.
Tout à coup, l’assurance native de mon auteur drama, son maintien impérieux m’ont sauté à la figure. Un flash. Je me suis senti pénétré. Il était moins une ! Non ! L’éditeur n’a pas pu reconnaître une expression utilisée trente ans auparavant. Et même si c’était le cas, le contre feu que je viens victorieusement d’allumer, cette assurance d’enfer, il ne peut pas savoir que c’est aussi un emprunt, il ne peut connaître mes sources, je ne vois pas comment.
L’éditeur quitta le grand hôtel, comme chiffonné, disant simplement quelque chose d’un peu las avec dedans « il aurait fallu que... » Alors un autre flash a fait briller des lettres de platine : « la désolation sur terre » une expression – telle quelle – employée par l’auteur drama, à propos... de... je ne sais plus... J’ai bu whisky sur whisky. D’autres expressions ont défilées : « réveiller la sensibilité »... « une squaritude à couper au couteau »... « une grosse vache suspendue par les pieds de son narcissisme»... Une force centripète les faisait revenir, ces expressions, identiques à celles prononcées par l’auteur drama, il y a trente ans... D’ici ce soir, c’est urgent, trouver un interlocuteur, transmettre ça.
J’ai payé mes whiskys, et fort chers. Mais il me fallait assumer une dépense somptuaire qui n’aurait pas fait sourciller l’auteur drama tant celui-ci était habitué à jeter l’argent par les fenêtres : au début des années soixante-dix, un pull en cachemire fut, je vous le rappelle, balourdé du cinquième étage (le lendemain de l’histoire des chaussures) et, je dois dire que, le temps de sa chute papillonesque, sa couleur qualifiée d’équivoque égaya pas mal les façades blasées.
En attendant mon manteau, je triai en fonction de leur grosseur les noix de cajou servies comme apéritif.
La préposée au vestiaire revint avec ma pelisse. Elle me tendit un petit mot que je fis semblant de lire plus vite que je n’en suis capable. C’était un petit mot de mon éditeur. Il disait qu’il ne lui était pas possible de publier la page que je lui avais envoyée. Il prenait soin de préciser qu’il fallait que j’apprenne à développer mes idées, mes intuitions. Face à tant d’incompréhension, je me suis demandé comment aurait réagi l’auteur drama. J’ai décidé d’en rire. Le rire était l’atout maître de l’auteur drama.

Vincent Simiant
Les Episodes (N°1)
Les Episodes (N°1)

Ils ont disparu

Il court, il court le furet, le furet du bois joli.
Hugues sur son lit d’hôpital vient de perdre la vue. Quelque chose de têtu grignote l’intérieur de son cerveau, et ses genoux cagneux dessinent sous les draps deux pics acérés.
Sa mère et son père l’observent en silence. A son chevet, ses amis bavardent.
Hugues voulait être écrivain. Ouria dit qu’il avait du talent. Il a failli être publié.
Mais Hugues dut se mettre à travailler. Gagner ma vie ! s’était-il exclamé, abasourdi. Valéry Larbaud, Proust, Gide étaient quelques-uns de ses modèles.
Ouria penche sa tête de citrouille au-dessus du malade. Des larmes tombent de ses joues nacrées dans la bouche d’Hugues restée ouverte.
Personne n’a rasé Hugues, aujourd’hui. Deux petits tubes transparents lui sortent par le nez, le faisant ressembler à un coléoptère.
La douleur de la mère est profonde. Celle du père, indéchiffrable.
Des infirmières condescendantes marchent sur le lino noir sans faire de bruit. Le flux de souffrance invisible qui parcourt Hugues s’interrompt une fraction de seconde.
La plage de Malibu... Hugues y jouait au volley-ball. Quand il avait terminé, il partait se rafraîchir dans l’océan Pacifique qui semblait l’avoir attendu tout l’après-midi, songeur.
Sur la table roulante en acier, le rouge du bouquet de pivoines que j’ai apporté égaie la pièce.
La température d’Hugues a baissé. Une infirmière le fait remarquer.
Est-ce la ruse du furet ou une rémission ?
Un jour, Hugues décida qu’il était plus courageux de ne plus écrire.
A 18 ans, les gens l’admiraient.
Aujourd’hui, les choses sont différentes. A chaque envie de pisser, Hugues appelle l’infirmière. Ballonné, liquéfié, il reste stoïque, même si quelquefois il s’énerve et rabroue un ami.

Le soleil d’été se vautre sur le lit de Siraja qui ne sait comment s’en protéger.
A l’enterrement de Siraja, les gens ont peu parlé entre eux. Pourtant, ils ont passé deux heures ensemble.
Nous attendions la fin de la crémation. Sur le trottoir mouillé, des reflets du ciel paradaient.
C’est Matthieu que j’aperçus en premier, la même tête triste qu’à l’enterrement de Jules.
J’ai attendu mon tour pour passer devant le cercueil de Siraja. Mon visage blafard est resté un instant en aplomb de celui du défunt. Ce que je voyais – le résultat de la course impunie du furet – n’était pas nouveau.
La mère de Siraja debout dans l’ombre regardait par terre. Siraja ne m’avait jamais parlé d’elle. Je ne ressentais rien de particulier.
Aux enterrements, les parents dévisagent avec avidité les amis de leur enfant. Le plus souvent, ils les rencontrent pour la première fois.
La femme de Siraja était là, je crois. Elle fixait la tête du défunt, enfouie dans la soie criarde d’un petit coussin rouge. J’ai fait un effort pour me souvenir des moments que nous avions partagés, Siraja et moi. La perspective de son cadavre rangé dans un cercueil de plomb lui était proprement insupportable.
Je me tenais debout droit comme un I.
Les dons littéraires de Siraja s’étaient manifestés dès le collège. Il dissertait avec une confondante facilité ; les professeurs de français lui rendaient respectueusement ses copies.
Siraja devint rapidement célèbre. Inspiré, prolixe, il s’était déformé le pouce à force d’écrire.
Au début de sa maladie, Siraja avait fait du furet qui gambadait dans ses veines un protagoniste de son œuvre.
Puis le furet eut raison de l’opportunisme bien compréhensible de Siraja. Le furet, avait-il dit, maintenant, y’en a marre !
Je respire le parfum décidé du lilas qui monte de la cour de l’hôpital vers la fenêtre.
J’ai toujours su que je serais un grand écrivain, affirmait Siraja.
Durant ses dernières vacances au bord de mer, Siraja se protégeait du soleil, un panama blanc sur la tête.
Que sont devenus les objets fétiches de son appartement parisien, sa collection d’autoportraits de peintres ? Et cette curieuse chouette empaillée, qui en a voulu ? Siraja n’avait pas de dettes, le Trésor public n’a pu se saisir de l’animal éberlué. Il n’avait somme toute qu’une valeur sentimentale.
Siraja tousse. La fièvre est là. A quoi voit-on qu’il souffre ? Mais à tout !
Au beau milieu du visage émacié, son regard, bleu, profond, occupe plus de place.
J’entends Siraja pleurer.
Siraja est quelquefois parti à l’étranger dans l’espoir de se procurer ces médicaments miracles dont la tribu toujours grandissante des malades parlait sans cesse.
Siraja tenait bon. La plus comateuse des somnolences ne pouvait étouffer la vie qui pétillait en arrière de ses prunelles. Pensait-il écrire après sa mort ?
A ses funérailles, l’assistance était effondrée.
Ecrire, Siraja était fait pour cela. Il avait fait un tour à la faculté de lettres de Besançon. Mais il avait pris le large, supérieur et superbe. Durant ses dernières vacances, sur une terrasse qui dominait la Méditerranée, Siraja subissait la chaleur. Autrefois, il l’avait goulûment recherchée.
Souvent, il s’asseyait sur la plage au creux d’une flaque. Il faisait doucement pipi, prenant plaisir à évacuer ce qu’il était possible d’évacuer.
Je n’ai jamais vu Siraja aussi mal en point qu’aujourd’hui. Il repose sur son lit de fer, prostré. J’ai eu violemment envie de prendre à partie le médecin. Qu’il jugule, séance tenante, l’implacable douleur qui taraude mon camarade !
Où l’infirmière allait-elle maintenant planter l’aiguille supplémentaire ? Pas dans le bras bleui, hors d’usage, qui pend au-dessus du vide, c’est certain... je n’oublierai pas le regard que Siraja porta sur la grosse seringue qu’on lui planta dans le cœur, seul organe où la morphine pouvait encore agir vite et fort.
Dans ses textes, avant qu’il ne se sache malade, Siraja parlait beaucoup de la souffrance, de la douleur métaphysique plutôt.
On a murmuré que Siraja payait la dureté de certains de ses livres, les situations scabreuses dans lesquelles il avait fait entrer quelques personnes après divulgation plus ou moins distancée de leurs prétendus vices. Je trouve l’attitude de cette rumeur assez lâche – l’impossibilité de savoir qui en était l’épicentre lui donnait le statut d’une personne.
Siraja – et je suis bien placé pour le savoir – ne voulait être que le héraut de la vérité. Elle seule comptait à ses yeux. Pourvu, bien sûr, qu’elle fût marquée du sceau du romanesque.
Au demeurant, Siraja pouvait se montrer aussi dur envers lui-même qu’il l’était envers les autres.
Et si ses détracteurs s’étaient trouvés à ma place dans cette chambre d’hôpital blême et vieillot, ils auraient compris le scandale que constitue une Mort pavaneuse face à l’innocente victime. Ses détracteurs, hélas nombreux, auraient oublié leurs griefs inconsidérés, comme par miracle. Je ne peux croire qu’il en eût été autrement.
Le premier livre de Siraja a été tiré à 5 000 exemplaires. Le dernier a dépassé les 100 000.
Siraja gagna beaucoup d’argent, lui qui venait d’un milieu modeste.
Quelques semaines avant sa mort, il partit se reposer dans un pays ensoleillé – il lui suffit d’un simple chèque à une agence de voyages de l’avenue de l’Opéra. Je me demande comment, à bord de l’avion, il a tenu le coup !
Au cours du vol d’une vingtaine d’heures, il ne cessa d’écrire. J’admire sa fécondité. Même si l’angoisse de la mort, dans la dernière ligne droite, fut la plus forte.
Ses parents étaient fiers de lui. Lui, il les battait froid. Il leur reprochait de l’avoir trop aimé.
Un jour, un éditeur parisien de grand renom dit de Siraja qu’il était l’écrivain le plus intéressant de sa génération. Siraja n’avait que vingt-cinq ans, à peu près mon âge, et je me suis réjoui de fréquenter quelqu’un ayant un talent si précocement reconnu.
Il est banal de dire qu’un artiste disparu emmène avec lui un peu de la précieuse aura qui vous permettait à vous, humble admirateur, de mieux vivre. Pauvre Siraja ! Qui a dû partir sans embrasser les fruits d’un travail acharné.
Siraja est souvent passé à la télévision. « J’ai toujours su que j’étais un grand écrivain » est une phrase maintes fois prononcée. Les journalistes étaient impressionnés. Le public, tenu dans l’ombre du plateau, découvrait qu’on pouvait dire cela avec humilité.
Siraja triait ses amis sur le volet. Il refusait tout déjeuner ou dîner qui ne fût pas une rencontre en tête à tête.
Son ami Matthieu dit une fois : A vingt-trois ans, Siraja a déjà écrit six livres !... et je pourrais ajouter qu’à vingt ans Siraja avait un comportement particulier. Il pénétrait dans les salons de manière décidée, usait de formules à l’emporte-pièce, tranchantes, rosses (il m’avait dit un jour : Tu es mal parti, dans la vie) mais au fond sans méchanceté réelle.
Tu n’as pas l’impression d’être exceptionnel ? lui avait-on demandé. Il avait fait semblant de ne pas comprendre. Cette question, évidemment, on ne me l’avait jamais posée.
Siraja s’est recroquevillé. La saillie de ses omoplates fait penser à deux ailes mesquines, accentuant l’alignement trivial des os de sa colonne vertébrale.
Siraja démoli par la maladie, je me remémore le corps parfait du beau jeune homme arborant sans complexe des maillots de bain échancrés. Sans pratiquer de sport, Siraja avait, contrairement à moi, une plastique de gymnaste hongrois.

Les propos de Siraja étaient marqués par l’ange du bizarre. Il parlait d’abondance, sans chercher ses mots.
En cette pénible journée, le soleil fait plaisir à voir. On dit qu’il fallait aérer cette pièce tendue de beige. Je bois une tasse de café, appuyé sur le rebord de la fenêtre. La chambre pâle sent le formol. Un montant en bois me rentre dans les côtes. Je ne ressens rien. Que faire ?
Les joues creuses de Siraja, cette calvitie échue, totalitaire, comme la marée descendante, révèle un crâne étrangement ovoïde, une grève lunaire.
Je peine à reconnaître celui que j’ai tant fréquenté.
Je pose ma tasse de café. Elle est encore toute fumante.
Dès que Siraja aura regagné des forces, son premier geste de convalescent sera de reprendre sa plume Mont-Blanc rangée dans la table de nuit. Transformera-t-il cette pièce banale en un lieu légendaire pour y faire flotter, à jamais, l’étendard d’une précieuse mélancolie ?
La représentante de la maison d’édition qui publie Siraja s’appelle Madame Narguil. Elle entre dans la chambre du malade sans mot dire. Elle n’a pas l’habitude de rendre visite aux jeunes gens que le furet ailé a rattrapé en plein vol.

Dans un autobus, je rencontrai Octave, un ami d’Albert. Il m’apprit la mort de ce dernier.
En nous quittant, Octave et moi, nous nous sommes serré la main, étrangement solidaires.
L’image d’Albert jouant au tennis s’est dressée devant moi. Albert jouait très bien. Lui ai-je jamais pris un set ?
Albert était bien fait et séduisant. Entre les échanges, il s’essuyait le visage.
Sa chambre d’Enghien-les-Bains était remplie des coupes gagnées dans les tournois d’été de Normandie et de Bretagne. La mienne, à Menton, restait vide.
Albert aimait les fins de journée. Au bar du club, autour d’un verre, il bavardait.
Lorsqu’il jouait, de nombreux spectateurs s’arrêtaient au bord du court. Le public était sensible à la sensuelle souplesse de ce joueur incisif.
Dans l’autobus, Octave me dit qu’il avait été frappé à l’hôpital par le regard d’Albert. Un regard lourd, indécent. Difficile de croire qu’Albert, hâve et perclus, avait été au temps de sa splendeur un félin parmi les félins.
Avec compassion, il soulevait la tête couverte de bubons de notre infortuné camarade et l’abreuvait d’une orangeade glacée qu’il lui était impossible de boire seul.

Alphonse avait un chien. Il venait de l’acheter. Après la mort de leur fils, les parents d’Alphonse ont pris en charge l’animal, un berger des Pyrénées particulièrement joueur.
Alphonse fut un brillant élève. Est-ce par lui que je le sais ou bien par son ami Jean ?... Brillant ? J’ai toujours trouvé cet adjectif stupide.
Au collège des Ursulines du Saint-Sauveur, certains des pères sacramentaires avaient pris Alphonse sous leur aile et détournèrent éhontément les sanctions qui auraient dû, en toute logique, le décapiter. Collégien indigne mais bien-aimé.
Qu’avait-il au juste, Alphonse ? Du charisme, je ne vois pas d’autre mot. Il serait devenu célèbre s’il lui avait été donné de vivre.
Alphonse ne fit jamais mention du mal dont il était atteint... Je l’ai peu vu malade ! Quelquefois, il me paraissait fatigué. Fallait-il incriminer le furet ou une banale surcharge de travail ? Les charrettes étaient fréquentes dans son métier. Que de fois ne suis-je tombé, tard le soir, sur les fenêtres allumées de l’agence qu’il partageait avec Jean ?
Alphonse avait remporté plusieurs concours. Les maquettes de ses projets récompensés trônaient sur les étagères de son bureau.

Le médecin avait décidé de ne transmettre les informations sur l’évolution de la maladie de Pédrontin qu’à un seul de ses amis. Les autres, s’ils voulaient se tenir au courant, devaient en passer par celui-là même que la faculté avait orgueilleusement délégué.
Pédrontin, aux meilleurs de ses jours, se redressait fièrement sur son lit. Ou, cas exceptionnel, il arrangeait l’oreiller derrière sa tête. Je voulais le secourir mais, flairant l’ambivalence de ce geste, il refusait mon aide.
A cette époque, les médecins en savaient beaucoup moins sur la maladie qu’aujourd’hui. Pédrontin aurait vécu beaucoup plus longtemps s’il était tombé malade plus tard.
La mère de Pédrontin avait exigé de l’hôpital que le chauffage soit poussé à fond. L’administration, qui n’avait jamais affronté quelqu’un d’aussi décidé, obtempéra. La chaleur, dans cette pièce impersonnelle, était exténuante.

Allant au cimetière, je suis passé devant un immeuble. J’ai remarqué la beauté des bay-windows. Un soleil doux caressait la belle façade de brique et de pierre. Les rues étaient vides. J’ai plongé les mains dans mes poches. Je cherchais à me concentrer mais ne parvenais pas à compter le nombre de fois où j’étais venu dans ce cimetière. Comme si j’en franchissais le portail pour la première fois.
En haut de l’allée bordée de forsythias, quelques personnes attendaient devant le lourd portique du crématorium.
Je n’ai pas eu à saluer ceux et celles que je connaissais : un petit signe de tête, et tout fut dit.
Après la crémation – tous pratiquement demandent à être incinérés – un homme a longuement parlé. Sa voix mélodieuse couvrait les hoquets d’un parent qui s’abritait derrière un gros lutrin en bois.
Je n’avais pas vu le défunt depuis des années – c’est par la bande que j’ai été tenu informé de sa disparition... le furet, une fois encore, avait frappé. Il ne fut pas possible de se pencher au-dessus du disparu pour lui dire adieu. Je savais que le défunt avait mené dans la presse une carrière exceptionnelle. Il m’était arrivé, comme à tout un chacun, de lire ses articles. C’étaient ceux d’un visionnaire. Comment passer à côté du quotidien français qui tire à plus d’un million d’exemplaires ?
Le rédacteur en chef dudit journal s’était déplacé, gros homme à l’allure martiale. Il gardait ses mains gantées dans le dos.
Au demeurant, son chapeau aux larges rebords le distinguait de tous les autres.
Il y avait là une petite fille qui paraissait très à l’aise, le style à courir dans tous les sens. Une grande personne l’accompagnait.
Un rayon de lumière illumina « la salle des symposiums ». Du moins l’appelaient-ils ainsi. Tout le monde se retrouva à l’extérieur, comme dans un rêve. Les gens parlèrent peu, toutefois plus qu’au début de la crémation. Je remarquai que certains avaient le teint jaune et vert, celui que donne le furet avant qu’il ne nous assomme. Une connaissance m’aborda. Elle avait cru remarquer sur mon visage une expression de bonheur. Je tentai de détourner ses soupçons : Je prendrais volontiers la place de tous ces condamnés. Pour qu’ils cessent de souffrir... Mais la vie ne donne pas ce genre de possibilités. C’est de loin, et impuissant, que l’on assiste à la mise à mort de ses amis les plus chers, n’est-ce pas ?
Une vraie tirade, certes. Mais rentable. On avait cru mon affliction sincère.


Les jambes de Sylvain sont des gouttières en mauvais état. Sa maigreur est agressive. Les victimes du furet finissent toutes par se ressembler.
Sylvain regard vide ou regard plein, on ignore comment va se passer la visite.
Il n’apprécie ni le retour forcé dans sa chambre de jeune homme ni les appliques Louis XVI qui montent la garde.
La mère de Sylvain a posé son bibi sur le fauteuil en skaï du fils aimé. Depuis le divorce, c’est la première fois que le père autorise son ex-femme à venir dans leur ancien appartement de la rue de Téhéran.
Quand la mère de Sylvain sort de ses Tupperware une nourriture diététique, un surprenant fumet monte dans la pièce.
Je revois Sylvain, il y a vingt ans, élégant prodige. Ses parents accueillaient des politiciens de toutes tendances avec lesquels Sylvain discutait d’égal à égal.
Sylvain et sa voiture de sport, Sylvain qui passait de mirifiques week-ends à Saint-Jean-Cap-Ferrat, dînait à Anglet.
J’ai dans l’oreille les rugueux applaudissements de la jeunesse locale rendant hommage au champion parisien de pelote basque. Tu es des nôtres, lui disait-elle. Oui, je suis des vôtres, répondait-il.
Toc : bruit mat. Retour à l’hôpital américain dispensateur de soins intensifs.
Toc : le couvercle du Tupperware maternel tombé sur le carrelage...
Maman glisse un pistolet sous les fesses de son fils incontinent ; odeur âcre. Les montants du lit en acier renvoient une image déformée de mon ami Sylvain (j’ai été satisfait, ce soir lointain, où il a dit qu’il m’aimait beaucoup). Une infirmière appelée à la rescousse change les draps. Je remarque que Sylvain ne cache plus la figue desséchée de son sexe.
Après Sciences-Po, parti s’aérer dans les Pyrénées, Sylvain voyagea, sans moi, avec deux amis. Ils échangèrent leurs slips chauds sous le regard de la montagne pudique qui fit semblant de s’intéresser à autre chose. Leurs poses, inspirées de la tragédie grecque, provoquèrent un glorieux fou rire de Sylvain qui résonna longtemps dans les vallées.
A travers le store délabré du chalet, mieux qu’aucune lumière artificielle, le soleil rasant dessinait les abdominaux de Sylvain. L’ordonnancement tout militaire de ses muscles ventraux a depuis longtemps fondu. Place au nombril velu, volcan éteint.
Plus loin dans le passé, Sylvain porte aux nues Ne nous délivrez pas du mal, un film de Joël Seria. Il en reprend le thème sur le piano familial.
Il découvre Lautréamont, le fameux « Il faut se laisser pousser les ongles pendant quinze jours. »
Pétards fumés, acides dégustés, crack inhalé.
A 15 ans, brutalement, il prétendit renoncer à Sciences-Po. Quelque chose s’était brisé. Madame Smith – la Cantatrice chauve qu’il avait interprétée dans le réfectoire du lycée – lui avait susurré : Brise-toi de là.
Auto-stop gagnant sur les routes de Franche-Comté.
Inoubliable fraîcheur d’une maison basanée au cœur de Vaison-la-Romaine.
À l’intérieur, sur le granit d’une cheminée, un bocal oublié et rempli de vers assiste au spectacle de formes humaines faisant l’amour, peut-être la forme de Sylvain.
Sylvain revendiquait sa jeunesse bec et ongles, une jeunesse au demeurant bradée (« au demeurant » est une expression qu’il m’a léguée).
Il a volé des croix dans les églises du faubourg Saint-Germain, fauché de l’argent à deux ou trois vieilles dames, aimables forfaits qui payèrent un voyage romantique à Bayreuth.
Temps libre gaspillé, suffocante liberté.
Sylvain fut au final enterré à Groix. Sa modeste tombe regarde les marins qui rentrent au port.
Sylvain avait un goût prononcé pour la littérature, mais le renia.
Ordurier envers un père passif, amical avec un guitariste de rue toqué comme lui de la chanteuse Barbara, fasciné par la upper-class et, pour finir, travaux forcés à bord d’un wagon-lit de la SNCF.
« Un garçon extraordinaire », disait-on de lui (c’était agaçant, à la fin).
Le bracelet qu’il portait à la cheville fut retiré à l’heure de l’incinération.
Et sa sœur ! Qui s’était improvisée trafiquante d’héroïne et fut étranglée à l’aéroport de Bombay à l’aide d’une mince corde à nœud.
Et son père ! Qui aimait tant les westerns. Et sa mère, les chipolatas !
Et la franche amitié avec Mac Gregor – un pote pour déconner – qui le suivit dans la tombe.
Sylvain changeait chaque mois de domicile. Il le faisait en chantant. Le meilleur moyen de me sentir femme, disait-il (je ne comprenais pas toujours ce que Sylvain disait).
Les tirades de Musset qu’il récitait sur les grands boulevards étaient emportées par le vent de la ville : Perdican, j’ai ma vie entière sur les lèvres.
La comédienne Isabelle Adjani courtisée en vain.
Les regards admiratifs des enseignants du lycée.
Les cours d’art dramatique pris dans un conservatoire d’arrondissement avec, pour professeur, un vieil homme courtois qui fut jeune premier dans les années vingt.
Adresses sur Paris fièrement récoltées au sortir de l’adolescence.
Jugements définitifs sur ses futurs pairs en littérature. Et si j’y comprenais peu de chose, je percevais tout de même une maturité intellectuelle de premier ordre.
Dureté d’opinion sur mon incapacité à écrire : Va, continue d’errer, même tristement.
Ahurissante vitalité. Une prof du lycée qu’il traita de « poisson » et qui ne s’en remit jamais. Pour si bien atteindre sa cible, il faut manier le langage à la perfection – c’était son cas – et deviner l’autre, le pénétrer – ce qui était aussi son cas.
Flamboyantes courses au plaisir, culte de la déchéance, ongles sales, abjection Votre Honneur, fulgurante dégradation. Qui faisait-il payer ? Chair effritée – la sienne – rue de Téhéran...
Sylvain, qui se faisait appeler Sylvain et qui prétendait appartenir à la grande bourgeoisie. Sylvain qui bien sûr n’habitait pas rue de Téhéran mais que le furet a tout de même emporté.

Electron porte une drôle de camisole beige qui s’arrête en dessous des fesses – de ce qui reste comme fesses. Efflanqué, spolié, martyrisé, il ressemble à un déporté qu’on vient de libérer. Lui non plus n’est pas libérable, pas relaxable.
Main squelettique, cou boutonneux de vautour cachectique.
L’infirmière arrive. Un seau à la main, elle s’agenouille, frotte le sol, tord la serpillière, vide l’eau saumâtre dans la cuvette du chiotte. Electron se serait bien passé de ce nouveau dégueulis. Je l’avais déjà vu une fois comme ça, il avait attrapé une crise de foie jaune cachou.
Electron ne parle pas depuis plusieurs jours. Un tube en caoutchouc noir sort triomphalement de sa gorge trouée. La télévision est son unique distraction.
Electron est figé sur son lit. Il ne se plaint pas. Il a mis un point d’honneur à prendre aussi longtemps que possible les mêmes douches froides qu’il avait prises sa vie durant. Sans doute une habitude corse.
Sa mémé arrive exprès de là-bas. A cause de ses silences répétés, il l’appelait l’Indienne. On ignore si Mémé connaissait le sens du mot « furet », toutes ses implications, mais le fait est, Electron était son arrière- petit-fils préféré.
Il a fallu à Mémé un long moment avant qu’elle ne quitte son sac de paysanne bien née tant la vision de son arrière-petit-fils malade la bouleversait. Elle est venue s’asseoir au bord du lit. Electron l’a regardé. Elle s’est penchée vers lui, a posé sa joue de vieille femme affectueuse contre la sienne. Sa main ridée caressait la peau violette de celui à qui elle avait fait découvrir la beauté de sa Corse natale, baignades au torrent d’argent. Electron pleure doucement. L’amour de cette femme devant laquelle il va mourir est intense. Il souffre. Les muscles de sa gorge se relâchent, son visage lacéré s’abandonne contre celui de Mémé qui a pris le bateau puis le train pour venir jusqu’ici. Mémé sourit. Electron lève son bras avec peine. Il réussit à agripper son arrière-grand-mère. Je quitte la pièce.
Six heures du matin. Electron danse sur le podium d’une boîte de nuit. Il trouvera la force d’aller passer ses examens et de rendre à l’examinateur une copie qu’il a su intelligemment noircir malgré la fatigue accumulée.
Electron juché sur le podium fascine les kyrielles de danseurs qui regardent en coin ce jeune homme musclé, bestial, souriant. Ses longs cheveux flottent en offrande autour du visage. Electron passe les mains sur son sexe, il est nature, obscène, jean noir réceptacle de mille promesses. Jamais je n’ai remporté un tel succès.
Electron resta enfermé plusieurs jours après avoir appris qu’il avait été, lui aussi, élu par le furet. Puis il reprit son boulot de libraire dans une grande surface.
On pouvait le voir dans des cocktails. Il était invité partout. Raccompagnez-moi. Déposez-moi. Prêtez-moi de l’argent. On lui refusait rarement l’obole demandée.
Ce conteur né, cet exemplaire compagnon de débauche récitait Nietzsche et Montaigne. Les apprenait-il par cœur avant de quitter sa chambre de bonne ?
Mémé crucifiée constate que son arrière-petit-fils a peur de la mort, qu’il a trop pétillé pour accepter une mise à plat forcée dans un cercueil.

Je récapitule sur une feuille blanche 21 x 29,7 les noms et prénoms de tous mes amis qui depuis le début de la pandémie ont été, bon an mal an, rattrapés par le furet du bois joli. Dans ma colonne, soixante noms ! Soixante trophées !
Dehors, il fait un temps merveilleux. Le ciel est dégagé. C’est formidable.

Vincent Simiant
 
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